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Tunisie : l’entrepreneuriat dans le tourisme saharien n’est pas encore un relais de croissance durable

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La région du sud tunisien est particulièrement aride, ce qui limite la construction d'infrastructures consommatrices d'eau. Mouna Mallek , CC BY-SA

La position compétitive de la Tunisie, fondée sur le tourisme balnéaire, est de plus en plus vulnérable à la concurrence ainsi qu’aux facteurs politique et sécuritaire du pays. Tous les indicateurs (recettes, durée de séjour, couverture de la balance commerciale…) ont reculé depuis le début des années 2000, avant de chuter brutalement en 2011 après la révolution, poussant le pays à s’interroger sur son offre touristique.

C’est maintenant un facteur sanitaire qui vient ébranler l’industrie du tourisme dans sa globalité. La propagation éclair du Covid-19 a mené les États à successivement fermer leurs frontières et à confiner leur population.

Malgré le processus de déconfinement progressif qui s’organise peu à peu, une grande incertitude continue de planer sur le secteur du tourisme international. L’Organisation mondiale du tourisme (OMT) anticipe ainsi une baisse de 300 à 500 milliards de dollars des recettes touristiques en 2020.

Les pays dont l’économie dépend en grande partie du tourisme sont donc les plus exposés. C’est le cas de la Tunisie pour lequel le secteur du tourisme représentait environ 14 % du produit intérieur brut (PIB) en 2019.

Avant la crise sanitaire, la situation critique du secteur avait déjà de quoi inquiéter. Malgré tous les efforts déployés par les pouvoirs publics, le tourisme balnéaire continuait de souffrir de plusieurs insuffisances et contraintes, dont la plus importante est l’image de marque de la Tunisie.

En effet, le pays a jusqu’à présent développé une stratégie marketing axée essentiellement sur un tourisme balnéaire de masse. Certes, cette stratégie a permis de créer une forte notoriété sur les principaux marchés émetteurs mais il en a résulté une image de destination mono-produit (bas de gamme), peu représentative de la diversité de l’offre touristique tunisienne.

Se différencier grâce au tourisme saharien

À ces contraintes structurelles s’ajoutent des contraintes d’ordre conjoncturel, dont la crise du Covid-19 constitue l’exemple le plus récent. À partir de 2010, la « révolution du jasmin » a installé une atmosphère de crainte sécuritaire, ce qui s’est traduit par la perte d’une partie conséquente des parts de marché au profit de ses concurrents directs.

Pour faire face à ces contraintes, la Tunisie essaie de développer depuis quelques années un tourisme qui répondrait davantage aux nouvelles exigences et attentes des clients : un tourisme durable et plus responsable.

En ce sens, les autorités tunisiennes ont encouragé les entrepreneurs à s’orienter vers le tourisme saharien, dans le sud désertique du pays. À ce sujet, nous nous sommes demandé si l’entrepreneuriat pouvait être bénéfique pour les populations locales et participer à un réel processus de développement durable.

Pour répondre à cette question, nous avons mené une étude (à paraître) dans la région de Tozeur, considérée comme un secteur prometteur.

Or, nous avons constaté que les actions en faveur du développement touristique dans cette région avaient actuellement un impact majoritairement négatif sur les plans économique, environnemental et social.

La raison principale réside dans la fragilité de l’écosystème de cette région, composée de zones désertiques et d’oasis, et dans la trop grande dépendance actuelle du tourisme saharien au tourisme balnéaire.

Notre analyse montre d’abord que, bien que le tourisme saharien soit une activité importante, les durées des séjours restent relativement courtes (1,3 jour en moyenne). Il s’agit là d’un véritable handicap pour le processus de développement du tourisme saharien qui impacte directement la nature des emplois en ce créant que des emplois saisonniers et précaires.

L’accessibilité de la région fait également partie de l’équation. Bien qu’il existe un aéroport international à Tozeur, le nombre de vols, concentrés sur la fin de semaine, reste assez limité. La rentabilité du voyage sur le plan économique et surtout écologique n’est donc pas assurée pour les touristes.

De même, la population locale souffre économiquement de cette faible activité aéroportuaire. C’est le cas des habitants de la ville désertique de Nefta par exemple, dont les revenus dépendent essentiellement du tourisme saharien. Le développement et la promotion d’une offre de mobilité alternative compétitive pourraient notamment permettre de contourner le problème.

Quel que soit le moyen de transport alternatif, bus ou train, le temps de trajet reste en effet très long. Par exemple, pour se rendre de Tunis à Tozeur, il faut compter entre 7 et 9 heures de route (en temps normal, il y a 2 trains et 3 bus par jour). Pour les autres grandes villes comme Sfax et Sousse (2 trains et 3

bus par jour), il faut compter entre 5 et 7 heures pour se rendre à Tozeur. Les tarifs oscillent en outre entre 7 et 10 euros, contre 300 à 500 euros pour l’avion qui assure les liaisons en une heure environ.

Le haut de gamme n’est pas toujours durable

La création d’une zone touristique haut de gamme (avec un terrain de golf) à Tozeur, à la fin des années 2000, montre que le tourisme saharien représente un nouveau produit indépendant du produit touristique balnéaire. Cette offre autonome peut attirer une clientèle passionnée par la nature, l’aventure et le dépaysement. Or, cette offre dépend aujourd’hui encore avant tout d’un produit déjà existant, à savoir, le tourisme balnéaire, car la majorité des séjours s’effectuent au cours de circuits dans le sud de la Tunisie.

La réalisation d’un parcours de golf à Tozeur pourrait présenter un intérêt considérable pour la zone puisqu’il peut être à l’origine de plusieurs retombées directes et indirectes sur le tourisme saharien. Ce projet peut avoir des impacts positifs sur l’activité hôtelière et ses activités annexes, puisqu’il peut drainer une clientèle de haut de gamme ayant l’habitude de dépenser plus que la moyenne des touristes qui viennent habituellement en Tunisie. Autrement dit, Tozeur n’est pas encore une destination de vacances à part entière.

Golf de Tozeur dans le sud tunisien.
Andrea Pacelli, CC BY

Sur un plan environnemental, cette région est l’une des régions les plus chaudes et les plus arides du territoire. La présence d’un terrain de golf ne fait qu’aggraver la situation. La faiblesse de la pluviométrie se conjugue en effet aux importants besoins en eaux. Théoriquement, le terrain de golf a besoin de 7 000 mètres cubes d’eau par jour, selon l’agence foncière touristique. Mais les disponibilités réelles et possibles selon les autorités sont de 2 500 mètres cubes par jour en été et 1 800 mètres cubes par jour en hiver.

Ces contraintes climatiques constituent donc un frein majeur pour consolider l’offre autour du golf. De tels investissements resteraient en outre peu cohérents avec une politique de développement d’un tourisme plus durable.

Le sud tunisien reste néanmoins une région propice pour entreprendre et innover au niveau de l’offre touristique. Des investissements pertinents permettraient de réorienter les flux de touristes aujourd’hui attirés par les stations balnéaires en faveur d’un tourisme saharien valorisant les richesses naturelles et patrimoniales.

Malheureusement, les résultats issus de notre étude ne sont en aucun cas conformes à l’objectif de la mise en place d’un écosystème visant à encourager l’entrepreneuriat durable et l’écotourisme. Aujourd’hui, le seul projet qui se présente comme durable est l’écolodge Diar Abou Habibi, situé en plein cœur d’une palmeraie dans l’oasis de Tozeur.

Faire du Sahara tunisien un relais de croissance durable pour le secteur touristique reste une belle ambition. Cependant, elle nécessite une mobilisation plus prononcée de la population locale et des acteurs institutionnels. De plus, la mise en place d’un processus d’évaluation socio-économique et environnementale des projets permettra à l’avenir de mieux les intégrer dans une politique de transition écologique.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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