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Tourisme

Pourquoi le Covid-19 ne mettra pas en péril le tourisme en France

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La crise sanitaire engendrée par la diffusion du Covid-19 laisse planer le spectre d’une crise économique d’envergure que certains, à l’image du ministre français de l’Économie, Bruno Le Maire, comparent déjà à celle de 1929. Le secteur touristique est particulièrement en danger. Après la fermeture précoce des stations de ski, l’annulation des vacances de Pâques, c’est la saison estivale qui est désormais menacée.

Dès lors, le Covid-19 va-t-il mettre en péril l’un des secteurs majeurs de l’économie française ? Cela reste peu probable. En effet, l’étude des principales crises du XXe siècle prouve au contraire l’incroyable capacité du secteur touristique à trouver de nouvelles solutions afin de satisfaire une clientèle qui, de son côté, ne perd pas goût aux vacances.

Mieux, l’étude du passé nous montre à quel point les crises constituent bien souvent un accélérateur des mutations qui se dessinaient auparavant, laissant entrevoir les possibles changements qui découleront de cette année 2020.

Le tourisme dans la « guerre »

Paradoxalement, la Première Guerre mondiale, aussi meurtrière soit-elle, pose les bases du tourisme de l’entre-deux-guerres en s’appuyant sur les évolutions qui émergeaient déjà à la « Belle Époque », avec les débuts du bronzage et le développement des sports nautiques sur la plage ou la découverte du ski en montagne.

Le conflit fut une période de grande mobilité. La venue de soldats du monde entier, associée à l’envoi de multiples cartes postales et photographies durant près de cinq ans, active le goût de la découverte et du voyage, désir qui sera plus tard assouvi grâce à la généralisation progressive des congés payés en Europe.

Extrait du film Une si belle époque ! de Hugues Nancy (CPB Films).

De la même manière, en accentuant l’incapacité des hôteliers du luxe de se distinguer dans un secteur de plus en plus concurrentiel, alors que la pratique du camping se développe au sein des classes huppées, la crise de 1929 permet enfin de conformer le marché à la popularisation de la pratique touristique entamée depuis l’après-guerre. Mieux, la crise impose la saison d’été dans le monde occidental, afin de compenser les pertes liées à la diminution de la traditionnelle clientèle des hivernants.

Durant la Seconde Guerre mondiale, les réquisitions allemandes permettent paradoxalement de moderniser de nombreuses structures hôtelières françaises dont le délabrement était ouvertement déploré par les autorités en 1937.

En 1968, la crise démontre la capacité du secteur à faire face à l’arrêt complet du pays, obligeant à décaler l’ouverture de la saison ou à substituer certains services indisponibles par d’autres, avec l’aide de la population.

Enfin, la crise de 2008 facilite le succès des tourismes collaboratifs et participatifs (Airbnb, Abritel, BlaBlaCar…) dans le cadre d’un secteur en croissance mondiale, tandis que les ventes en agence de voyages et dans certaines autres branches traditionnelles du tourisme perdent jusqu’à 10 % de leur chiffre d’affaires en 2009.

Des hôtels transformés en hôpitaux

Certes, la crise liée au Covid-19 est sans comparaison avec les précédentes en raison du confinement imposé à près du tiers de la population mondiale. Néanmoins, tenter d’y percer des similitudes avec les périodes de guerre semble d’autant plus acceptable que le terme est désormais entré dans le vocable par l’intermédiaire, notamment, du président de la République Emmanuel Macron dans son allocution télévisée du 16 mars dernier.

À l’image des deux conflits mondiaux, lorsque les établissements (hôtels, colonies…) trouvaient un revenu de substitution non négligeable en logeant des soldats, des blessés voire – même si le cas est rare – des internés civils, certains professionnels font actuellement preuve de pragmatisme pour tenter de réduire leurs pertes.

Si des centres de vacances ont accueilli des rapatriés en février durant leur phase de quarantaine (à Branville, en Normandie et à Carry-le-Rouet, dans les Bouches-du-Rhône), ce sont désormais des hôteliers qui proposent de mettre à disposition leurs établissements pour accueillir des malades ou des soignants (l’Ayre Gran Hotel Colon à Madrid ou des hôtels en Allemagne transformés en hôpitaux, l’hôtel Millenium à Londres pour les soignants).

En France comme au Canada, des hôtels sont actuellement réquisitionnés pour le logement des sans-abri. Après avoir proposé des logements propices au confinement sur le littoral (une erreur de communication, selon eux), la plate-forme Airbnb facilite désormais le rapprochement des soignants et des propriétaires loueurs.

Des taxis s’improvisent ambulanciers ou chauffeurs pour soignants, à Nice, à Montréal ou ailleurs, rappelant subtilement l’opération des taxis de la Marne lors du premier conflit mondial – même si celle-ci avait été, selon certains historiens, plus symbolique que réellement utile.

Sans nier la dimension altruiste de ces expériences, elles nous montrent que les structures touristiques se mobilisent comme elles peuvent pour trouver des solutions à la crise.

Désir de rivage

Néanmoins, ces initiatives demeurent marginales et ne peuvent permettre de sauver l’ensemble du secteur. Dès lors, la crise économique qui devrait suivre doit-elle être envisagée comme une menace inquiétante pour le tourisme ? Cela dépendra naturellement de la durée du confinement et du retour rapide des touristes.

Sur ce dernier point, aucune inquiétude ne semble se dégager. Les premiers jours du confinement ont montré à quel point la mer conservait, dans les mentalités, des vertus recherchées. Les stations balnéaires semblaient alors vivre hors de cette guerre déclarée avec solennité par le président de la République.

Plages bondées, résidences secondaires envahies… tel était le spectacle relaté par les médias et les réseaux sociaux qui, au passage, qualifiaient ces comportements d’immoraux. L’attitude de ces « touristes du confinement », obligea d’ailleurs les préfets et maires à interdire l’accès aux plages, non sans contestations…

Encore une fois, ces scènes ont un arrière-goût de « déjà-vu », lorsque les autorités préfectorales et municipales étaient contraintes de dresser des contraventions pour limiter l’accès des plages en 1941.

Avertissement (tagué) de l’interdiction de l’accès au rivage bretons pendant la Seconde Guerre mondiale.
Archives départementales du Morbihan

À l’époque, ce désir du rivage, alors que d’autres subissaient péniblement les pénuries ou l’absence d’un proche prisonnier, réveillait les incompréhensions nées du conflit précédent. Être un « touriste » était devenu, au front comme à l’arrière, un qualificatif péjoratif particulièrement utilisé dans la presse française afin de désigner les internés civils et les prisonniers de guerre nourris, logés et blanchis au frais de l’État… Le touriste était en quelque sorte au civil ce que l’embusqué était au militaire.

Pourtant, le maintien de ces pratiques fut – et sera – une aubaine pour la relance du pays. Comme à l’issue des deux conflits mondiaux, le tourisme est apparu aux gouvernements comme un secteur économique à privilégier. En effet, c’est l’une des rares activités capables de rapporter immédiatement des devises.

Les structures traditionnelles déjà bousculées

Avant même la fin des hostilités, de l’argent était réinjecté dans l’économie. L’État et les collectivités territoriales ont ainsi subventionné des guides touristiques dès 1917, sécurisé les champs de bataille dès 1919, déminé les plages et aidé à la reconstruction des hôtels dès la Libération, en 1944, alors même que des milliers de sinistrés des bombardements étaient contraints de loger dans de vieilles baraques, parfois insalubres…

Sans aucun doute, l’essor des pratiques touristiques dans les années 1920, puis durant les années 1950, doit beaucoup à ces investissements controversés. Impossible d’imaginer que le tourisme, à la fin du confinement qui devrait coïncider avec le début de la période estivale, ne sera pas un secteur une nouvelle fois privilégié par les autorités.

Bien entendu, vouloir faire un comparatif entre la crise sanitaire actuelle et les précédentes crises reste périlleux tant l’expérience reste « une lanterne que l’on porte sur le dos et qui n’éclaire jamais que le chemin parcouru » (maxime attribuée à Confucius). Toutefois, le passé offre à nos sociétés de précieux indicateurs. Il apparaît, en effet, du point de vue touristique, que ce n’est pas tant la crise qui met en place un nouveau monde que la crise qui oblige à délaisser un ancien système.

Dès lors, s’interroger sur l’influence du Covid-19 sur le secteur touristique, c’est s’interroger sur les pratiques émergentes ou en croissance. Le commerce électronique et le tourisme collaboratif bousculent déjà les structures traditionnelles. La faillite de l’agence Thomas Cook avant la crise sanitaire est symptomatique d’une réinvention en cours du secteur.

Si la saison 2020 n’était pas représentative, à cause des faibles économies disponibles suite au chômage partiel et, sans doute, à une peur tenace du virus dans le cadre des voyages à l’étranger, les mutations pourraient être profondes. De quoi laisser la place à l’ubérisation croissante du secteur touristique ? Ou encore aux transferts géopolitiques des offres de service pour faire renaître le secteur d’abord sur le sol français ?


Yves-Marie Evanno et Johan Vincent ont coordonné l’ouvrage collectif « Tourisme et Grande guerre » publié en septembre 2019 aux éditions Codex.

The Conversation

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Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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