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Monet à Giverny : un maître en son village

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Claude Monet, _Les Nymphéas_, 1904. David Fogel/MuMa Le Havre

Giverny et Monet sont étroitement liés. Si Claude Monet est à l’origine de la notoriété du village aujourd’hui comme hier, Giverny est devenu un haut lieu de l’impressionnisme et contribue au rayonnement de l’image du peintre.

L’impressionnisme : une peinture de l’instant

Oscar-Claude Monet passe son enfance au Havre puis rejoint Paris où il entend poursuivre une carrière de peintre. Il y rencontre beaucoup d’autres artistes avec lesquels il partage une même vision de la peinture en rupture avec les critères esthétiques de l’époque : l’impressionnisme.

C’est sans reconnaissance et dans la pauvreté que Monet commence son œuvre. Il peint beaucoup la vallée de la Seine et la Normandie, mais aussi des scènes de vie ou d’autres lieux au fil de ses voyages. Il se consacre à des séries notamment les falaises d’Étretat, le parlement à Londres, la gare Saint-Lazare, les peupliers à Limetz, les meules à Giverny, la cathédrale de Rouen et, enfin, ses jardins, plus particulièrement les nymphéas.

La peinture de Monet est une peinture de l’instantané, il tente de saisir la lumière :

« Les autres peintres peignent un pont, une maison, un bateau. Ils peignent le pont, la maison, le bateau et ils ont fini… Je veux peindre l’air dans lequel se trouve le pont, la maison, le bateau. La beauté de l’air où ils sont et ce n’est rien d’autre que l’impossible. »

Comme la lumière évolue au cours de la journée, il n’est pas rare de le voir travailler sur plusieurs toiles en même temps, représentant le même paysage au fil des heures.

Paysage d’automne à Giverny, meules de foin.
Givernews

Camille et Alice

En 1878, Monet, sa femme Camille et leurs deux fils – Jean et Michel – emménagent dans une maison à Vétheuil avec la famille Hoschedé. Deux ans auparavant, Monet avait résidé plusieurs mois chez Ernest et Alice Hoschedé et était devenu l’amant d’Alice. Se retrouvent donc dans la maison de Vétheuil, Camille – malade sans doute d’un cancer de l’utérus – ses deux enfants, Alice et ses six enfants, Monet et, par intermittence, quand le peintre n’est pas chez lui, Ernest, ruiné et jaloux. Alice s’occupera de Camille jusqu’à sa mort un an plus tard.

Monet à Giverny

Claude Monet.
Wikipedia

En 1883, Monet part avec Alice, les six enfants Hoschedé et ses deux fils vivre dans un paisible village normand : Giverny, près de Vernon dans l’Eure. La maison qu’ils occupent correspond aux besoins du peintre : grande, avec des écoles à proximité, pas trop loin de Paris et avec un grand jardin. Il achète la maison en 1890. Il y crée un jardin « de peintre » comme une palette de couleurs : le clos normand. Il aménage également la maison en la remplissant d’estampes japonaises, de toiles et de couleurs.

Il fera construire un atelier-salon empli de tableaux, un atelier de travail et un troisième, monumental, plus tardivement. En 1892, il épouse Alice, devenue veuve. En 1893, il fait détourner le cours d’un bras de la rivière l’Epte afin de créer, de l’autre côté de la voie (le chemin du Roy) qui jouxte le clos normand, un jardin d’eau qu’il agrandira deux fois par la suite. C’est là qu’il plante des nymphéas. Il y fait également construire deux ponts japonais.

De plus en plus présent à Giverny, Monet peint ses jardins pendant 40 ans. Durant les 27 dernières années de sa vie, il tente de saisir sur le jardin d’eau la lumière changeante au fil des heures et des saisons :

« J’ai mis du temps à comprendre mes nymphéas. Je les avais plantés pour le plaisir ; je les cultivais sans songer à les peindre… Un paysage ne vous imprègne pas en un jour… Et puis, tout d’un coup j’ai eu la révélation des féeries de mon étang. J’ai pris ma palette… Depuis ce temps je n’ai guère eu d’autre modèle. »

Le côté obsessionnel de Monet fait de lui un personnage mystérieux et fascinant. C’est également un peintre très prolifique. Dans son catalogue, Daniel Wildenstein (1996) a recensé plus de 2 000 toiles attribuées à l’artiste.

« On dira que je suis fou »

Dans son film Ceux de chez nous, Sacha Guitry parle de Monet ainsi :

« En somme il ne faisait que deux choses : vivre et travailler. Il avait déjà travaillé pour vivre, y parvenant à peine, puis il avait vécu pour travailler. […] Il habitait Giverny l’hiver comme l’été. […] Et lorsque le soleil disparaissait à l’horizon, il dînait et montait se coucher car comme il le disait lui-même : “Quand le soleil est couché qu’est-ce que vous voulez que je fasse ?” »

Exemple et paroxysme de cette obsession picturale, il peindra sa femme, Camille Doncieux, après sa mort non pas pour conserver d’elle une dernière image, mais fasciné par l’évolution des couleurs sur son visage. À Clemenceau son ami, il répétera souvent « On dira que je suis fou ».

Un peintre à Giverny

Absorbé par son travail, Monet reste néanmoins une figure bien ancrée dans la réalité et un bon vivant. Il se plaint beaucoup, du manque d’argent, de sa santé, du temps, de son travail. Il est aussi colérique, d’après Clemenceau encore :

« De se gourmer violemment, il ne se faisait jamais faute, à toute heure, jurant que sa vie était une faillite, et qu’il ne lui restait plus qu’à crever toutes ses toiles avant de disparaître. Des études de premier ordre ont ainsi sombré dans ces accès de fureur. Beaucoup, qui sont montés très haut dans l’estime publique, furent chanceusement sauvées grâce aux efforts de Mme Monet. »

Longtemps négligé par les amateurs français, c’est à son marchand Paul Durant-Ruel que Monet doit le début de son succès : il propose ses œuvres aux États-Unis, où ses tableaux seront toujours très appréciés. Après avoir passé la première partie de sa vie dans la pauvreté, il bénéficie par la suite d’une grande notoriété et de revenus de plus en plus confortables, tandis que l’impressionnisme gagne du terrain.

Ainsi installé à Giverny, Monet y fait venir non seulement ses amis de Paris mais aussi toute une compagnie de peintres étrangers rêvant de parler au maître qui ne les reçoit pas. En attendant leur chance, ils peignent Giverny et ils logent chez Baudy où se retrouvent également les amis de Monet. Le restaurant Baudy est toujours là et après un dîner, propose aux visiteurs de visiter son jardin.

Monet et les Givernois

Si cette compagnie met de la vie au village, les rapports de Monet avec les Givernois ne sont pas bons. C’est un « artiste » de Paris, un étranger qui gagne de l’argent en peignant, ce qui ne cesse d’étonner les cultivateurs du cru. Quand les locaux ne s’opposent pas à ses projets, ils lui demandent de l’argent pour retarder la coupe des peupliers de Limetz, une commune voisine, le temps pour le peintre de terminer sa série. Il en ira de même pour les meules de foin. Claude Monet financera aussi à moitié les travaux pour goudronner la route qui traverse Giverny afin que la poussière ne se dépose plus sur ses fleurs. Le détournement de l’Epte et les différents travaux sur l’étang provoquent des levées de boucliers. Quant aux nymphéas, ils sont accusés d’empoisonner l’eau que boivent les vaches.

Cours de l’Epte dans la propriété de Claude Monet.

Monet évoque cet épisode :

« Je tiens à vous faire remarquer que sous prétexte de salubrité publique, lesdits opposants n’ont en réalité d’autre but qu’entraver mes projets par pur esprit de méchante taquinerie, comme cela est si fréquent à la campagne lorsqu’il s’agit d’un particulier, d’un Parisien. »

La fin d’une vie

Monet termine sa vie avec une très mauvaise vue, il sera opéré à plusieurs reprises de la cataracte. Les adeptes des explications scientifiques de l’art se sont emparés de ce fait médical pour tenter d’expliquer le génie du peintre. Peignait-il flou parce qu’il voyait mal ? Ou accédait-il à une forme de plus en plus abstraite en se focalisant sur la lumière et les couleurs ? Quoi qu’il en soit, il ouvrira la voie à la peinture abstraite en influençant notamment Jackson Pollock.

Claude Monet meurt à 86 ans, dans les bras de Clemenceau, en 1926, à Giverny, peu de temps après être devenu aveugle. Il y sera enterré avec toute sa famille.

Giverny après Monet

Son fils aîné Jean est mort sans enfants. La femme de celui-ci, Blanche, peintre elle aussi et seule véritable élève de Monet, était revenue vivre auprès du peintre après la mort de son mari. Michel, le seul fils survivant du peintre est donc son unique héritier puisque Monet est mort sans rédiger de testament. Michel demande à Blanche d’entretenir la propriété, ce qu’elle fera jusqu’à sa propre mort en 1947. Après le court passage d’un autre fils Hoschedé, la maison et les jardins de Monet restent à l’abandon, Michel s’y intéressant peu.

C’est sur la route de Vernon, alors qu’il venait à Giverny, que Michel se tue en voiture en 1966. Sans héritier, il a rédigé un testament dans lequel il lègue à l’Académie des Beaux-Arts les propriétés de Giverny et tout ce qu’elles contiennent, notamment la collection d’estampes japonaises et les tableaux de Monet (les siens comme ceux de ses amis).

« Concernant la propriété paternelle de Giverny-Eure comprenant : la maison principale, deux ateliers, deux maisons de jardiniers […], les jardins et l’étang des nymphéas, le musée Marmottan devra assurer la sauvegarde de ce patrimoine artistique et l’entretien de cette propriété. Cette demeure considérée comme Maison du Souvenir devra conserver son caractère strictement privé et son âme. Pour cette raison les visites devront être très limitées, une seule journée par semaine et jamais plus de six personnes. »

La propriété est en piteux état, le jardin en friche comme on peut le voir dans un reportage télévisé de l’époque qui montre également la quasi-absence de dispositifs de sécurité : les toiles sont pêle-mêle dans le vieil atelier fermé par un simple cadenas.

La renaissance des jardins

En 1977, l’Académie fait appel à Gérald Van Der Kemp, conservateur retraité qui s’est illustré dans la restauration et la mise en tourisme de Versailles. Il réhabilite les jardins et la maison de Giverny. Afin de pallier aux difficultés financières, Gérald Van Der Kemp et sa femme font appel à des mécènes américains. Entre l’Amérique et le peintre, les liens sont solides, comme le prouve la création du Musée d’Art américain en 1992 à Giverny. Ce musée deviendra en 2009 le musée des impressionnismes.

En 1980, propriétés et jardins sont ouverts aux visiteurs. À l’ouverture, 7 000 visiteurs étaient attendus, il en vint 70 000. En 1984, 180 000 visiteurs s’étaient rendus à Giverny. Aujourd’hui ce sont de 500 à 700 000 visiteurs qui se pressent annuellement dans la maison et les jardins de Monet.

Maison de Claude Monet.

Monet a peint de manière obsessionnelle son jardin et son village, faisant de Giverny un ensemble de tableaux connus mondialement. À travers les jardins de Giverny, un peintre et son village sont inextricablement liés dans l’imaginaire collectif bercé de représentations colorées de nénuphars dans la douce lumière normande.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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