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Tourisme

L’Espagne, « périphérie du plaisir » pour les touristes français ?

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Ces derniers temps, en Espagne, on a vu circuler des tweets et mèmes qui, avec humour, soulignaient l’indignation des Espagnols quant à la venue que certains disent massive de touristes français à Madrid.

On a pu voir des clichés représentant des jeunes passablement alcoolisés : assis par terre avec la légende « Deux jeunes Français épuisés après une journée à visiter des musées » tandis qu’un groupe en train de hurler (devenu l’icône de l’« invasion ») était décrit « Jeunes Français euphoriques après avoir vu le Guernica au Musée Reina Sofia ». Allusion ironique aux propos d’Isabel Díaz Ayuso et José Luis Martínez Almeida : la présidente de la Communauté de Madrid et le maire de la ville, tous deux membres du parti de droite (Partido Popular) avaient affirmé que les touristes français venaient en Espagne pour profiter de la culture et des musées.

Pourtant, selon un article d’El País, sur les 72 513 Français venus en Espagne en janvier uniquement pour les loisirs et le tourisme (sur un total de 117625 Français selon Frontur), 13565 avaient choisi la Catalogne, malgré des restrictions plus fortes, 11 116 s’étaient rendus dans la Communauté de Valence, 8 416 aux Canaries, 6847 au Pays basque, 6 390 en Castille-et-Léon, 5 647 en Andalousie et seulement 4022 à Madrid. Les chiffres étaient similaires en février.

De son côté, la presse catalane insiste sur le manque à gagner du secteur en raison des limites imposées au secteur hôtelier à Barcelone. La ville parie même sur un nouveau type de tourisme avec le programme Barcelona Workation qui vise à attirer les télétravailleurs venus de toute part.

Dans la presse nationale, Madrid s’est taillé la part du lion avec la tempête de neige historique et les sorties d’Isabel Díaz Ayuso qui a fait imploser son gouvernement de coalition avec le centre et l’extrême droite, entraînant ainsi la tenue d’élections anticipées. S’ajoutent à présent les critiques liées aux touristes français.

Dans une ville où l’heure du couvre-feu est plus tardive (23h) car le gouvernement local, semblant ignorer les très mauvais chiffres de l’épidémie, a tout fait pour maintenir les bars ouverts, les jeunes Français interviewés par la presse espagnole mettent en avant l’impression de liberté. Ces courtes escapades sont facilitées par la gratuité des tests PCR en France, contre une centaine d’euros en Espagne.

Les déplacements entre régions étant interdits dans le pays, les étrangers, dont les Français, semblent donc jouir d’un traitement de faveur qui n’est logiquement pas du goût de tous. D’aucuns parlent même de francophobie, réveillant ainsi de vieux fantômes de l’histoire des relations franco-espagnoles.

En effet, les Français avaient été les derniers à envahir l’Espagne, il y a deux siècles, et aujourd’hui encore il n’est pas rare d’attribuer n’importe quelle destruction patrimoniale aux Français de Napoléon.

Tourisme de masse, tourisme low cost

En matière de loisirs, le voisin du Sud fait depuis longtemps partie de la « périphérie du plaisir » des Français, cette ceinture d’économies basées sur le tourisme qui entoure les principales zones industrielles du monde. Depuis les années soixante, avec la massification du tourisme, les Français en Espagne ont commencé à venir de plus en plus nombreux (2,5 millions en 1960, 11,3 en 2018), choisissant cette destination pour son climat, ses plages, l’offre abondante de logements saisonniers, mais aussi et surtout ses prix, plus attractifs que ceux du littoral français – en raison notamment de la dévaluation de la peseta en 1959.

Une fois les Pyrénées franchies, les touristes voyaient leur pouvoir d’achat grimper en flèche : l’ouvrier devenait bourgeois pour une semaine tandis que les francs du bourgeois semblaient inépuisables. La presse et la télévision n’hésitaient pas à faire l’article de ces vacances bon marché avec le premier Club Med, installé aux Baléares (1950) ou avec des reportages qui montraient comment, malgré les affres de la construction, il était possible de posséder en Espagne un appartement en bord de mer à un prix défiant toute concurrence.

Petit à petit, l’Espagne s’est vue attribuer la réputation d’un pays bon marché et agréable pour les vacances, mais souvent marqué par l’excès et l’entre soi, avec des lieux phares : Ibiza, Lloret de Mar, Salou, Magaluf. Le « turismo de borrachera » (tourisme de cuite) et le « balconing » (qui consiste à sauter dans une piscine depuis un balcon) sont des pratiques qui, à force d’indigner les habitants et de causer des dommages directs ou collatéraux, ont dû être restreintes ou interdites (Baléares 2020).

Mais il semblerait que la cartographie de ces lieux de fêtes ne soit pas limitée à ces quelques villes du littoral déjà citées : n’importe quelle ville accessible en avion low cost, Barcelone en tête, fait l’affaire pour la jeunesse européenne.

D’autres problématiques

En dehors de cet épiphénomène, il est étonnant que l’on parle beaucoup moins de l’urbanisation massive de la côte méditerranéenne, de la déprédation de ressources naturelles à des fins touristiques, comme l’eau qui se fait rare, de l’enracinement de mafias étrangères – russes, balkaniques, chinoises ou italiennes – attirées par le bling-bling des capitales touristiques comme Marbella ou Palma de Majorque, ou encore du fait que l’Espagne soit le lupanar de l’Europe, avec le triste record de plus de 1500 « puticlubs » – le chiffre pourrait être supérieur et il n’existe pas de données officielles en raison du « camouflage » de certains de ces lieux en simples hôtels.

Ainsi, La Jonquera, paisible village des Pyrénées qui se consacrait autrefois au travail du liège est passé à la contrebande de tabac avant de concentrer la plus grande offre de prostitution du pays. Quatre-vingt-dix pour cent des clients sont des Français qui « profitent », encore une fois, des prix et d’une législation beaucoup plus souple.

Paradoxalement en cette période de pandémie, le tourisme, au moins dans des pays comme l’Espagne, est au premier plan de l’actualité. Que ce soit pour parler des tensions entre communautés autonomes face aux différents taux d’incidence du virus avant les vacances de la Semaine sainte (« Madrileños go home ») ou de la crainte d’un deuxième été sans touristes qui a poussé l’Espagne, le Portugal et la Grèce à faire pression sur Bruxelles pour l’adoption d’un « passeport vert européen » qui favoriserait la reprise du secteur des services aux déboires de jeunes Français.

Alors que la plupart des Européens sont coincés entre quatre murs, le tourisme est plus présent que jamais. Serait-ce une façon de garder à l’esprit cette mobilité qui manque à ceux qui en sont privés pour la première fois ou bien sommes-nous en train de préparer le monde postcovid de la « nouvelle normalité » en redéfinissant le rôle du tourisme dans nos vies ?

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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