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Tourisme

Le Saint-Laurent touristique, entre imaginaire et réalité

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Spectaculaire coucher de soleil à Rimouski. (Shutterstock)

Le fleuve Saint-Laurent est au cœur même de l’imaginaire touristique du Québec, plus particulièrement dans l’est de son estuaire, où il atteint une telle largeur qu’on a le sentiment d’être au bord de la mer, et où les couchers de soleil sont spectaculaires.

Le fleuve aux grandes eaux du cinéaste Frédéric Bach divise l’œkoumène québécois entre une rive nord et une rive sud, autoroutes de l’époque des goélettes et du cabotage, terrain de jeu des plaisanciers et kayakistes, trame de fonds permettant la contemplation lors d’une promenade d’après souper, l’été.

Rochers dispercés au bord d'une étendue d'eau
Vue panoramique de la baie Rocky et des îles de l’estuaire du Saint-Laurent dans la région de Rivière-au-Tonnerre, sur la Côte-Nord.
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Comment le fleuve s’est-il développé comme destination touristique ? Pour qui, et comment ?

Titulaire de la chaire de recherche UQAM sur les dynamiques touristiques et les relations socioterritoriales, je m’intéresse au tourisme dans les trajectoires de développement des collectivités non métropolitaines. Cet angle m’a amené à travailler plus particulièrement dans l’est du Québec.

Des « bateaux blancs » aux voitures : le fleuve toujours central

Cet imaginaire se met en place dès le XIXe siècle, avec le début de l’industrie des croisières sur le fleuve Saint-Laurent. Un véritable empire du transport des passagers se consolide avec la formation de la Canada Steamship Lines, en 1913, qui administre le célèbre circuit de croisière « des bateaux blancs », des bateaux à vapeur qui amènent dans l’est de la province l’aristocratie industrielle de l’époque, créant de hauts lieux de la fréquentation estivale à Cacouna, St-Patrice, Métis-sur-Mer, Murray-Bay (La Malbaie) et Tadoussac.

La démocratisation de la voiture au début du XXe siècle modifiera la hiérarchie des lieux touristiques, tout en maintenant la centralité du Saint-Laurent comme attrait. La villégiature laisse place aux pratiques associées aux « tours », ce qui fera entre autres émerger la Gaspésie comme destination. Le visiteur dans sa voiture construit un imaginaire de liberté.

Une route longe la mer
Une route qui longe la mer, en Gaspésie. La démocratisation de la voiture, au XXᵉ siècle, a précipité la création de nouveaux circuits autour du fleuve.
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Cet imaginaire se construit aussi de manière institutionnelle. Le Saint-Laurent est investi de diverses représentations cadrant avec les objectifs des élus et fonctionnaires locaux, tels que le développement économique, la desserte de service ou encore l’augmentation de l’offre de loisir.

Ils ont leurs idées de ce que le touriste veut : les associations touristiques régionales dans leurs représentations photographiques publicitaires du Saint-Laurent, les agences de développement économique qui justifient des investissements dans les infrastructures routières ou encore, les organismes culturels qui vont jouer sur les représentations du Saint-Laurent dans leur programmation et justifier la mise à niveau de leurs équipements par l’augmentation des spectateurs « touristes » en haute saison.

Un exemple parfait de cette situation est la concertation qui se conclue en 2014 par la publication de la Stratégie de mise en valeur du Saint-Laurent touristique par le gouvernement du Québec. Cette stratégie reconnaissait de manière explicite l’importance du Saint-Laurent pour le tourisme au Québec, tout en y appliquant un découpage propre à la volonté de développer et gérer l’activité touristique autour du fleuve.

C’est ainsi que la stratégie renforce des valeurs identitaires tout en magnifiant celui-ci comme espace fantasmé et désirable pour les touristes.

Coucher de soleil sur le fleuve
Coucher de soleil, non loin de Rimouski.
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Des représentations divergentes des mêmes espaces

Toutefois, ces imaginaires se retrouvent en porte-à-faux avec d’autres formes de représentations et d’institutionnalisation de l’espace. Avec la stratégie d’adaptation aux changements climatiques 2013-2020 du gouvernement du Québec, un regard fort différent est porté sur les mêmes espaces, qui deviennent enjeux d’adaptation, de risques et de contraintes.

Nous avons pu l’observer dans deux études de cas différents. D’un côté, la forte valorisation touristique de l’espace littoral de Notre-Dame-du-Portage (rive sud du fleuve) et de Tadoussac (rive nord du fleuve) amène les acteurs à maintenir le statu quo face à l’érosion et aux risques de submersion afin d’éviter une perte de valeur trop grande si le risque climatique se heurte à l’imaginaire touristique.

Une queue de baleine émerge de la mer, à côté d’un bateau
Une baleine à bosse à proximité d’un bateau touristique, lors d’une excursion d’observation des baleines, à Tadoussac.
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La valeur foncière à court terme restera la priorité plutôt que remettre en question les formes d’occupation de l’espace littorale. Les ouvrages de protection « en dur » demeurent favorisés au détriment d’approches écosystémiques. Les murs poussent et restent pendant que les écosystèmes côtiers déclinent.

Pendant ce temps, aux Îles de la Madeleine, l’importance de la fréquentation de la Grave, et de la capacité de cet espace à capter la rente touristique, justifie un investissement majeur de l’État québécois pour recharger la plage et limiter l’érosion.

La tectonique des imaginaires touristiques

Par ailleurs, si ces imaginaires peuvent sembler relativement stable dans l’espace et le temps, avec des icônes fortes telles que les couchés de soleil du Bas Saint Laurent, les baleines de Tadoussac et les monolithes de Mingan, ils peuvent aussi, telles des plaques tectoniques, entrer en collision, comme nous avons pu l’observer lors de l’été pandémique de 2020.

Une femme se tient debout parmi des roches, sur un fleuve
Un femme debout devant les affleurements calcaires sur l’île de Nue, dans le parc national de l’Archipel de Mingan, sur la Côte-Nord, en août 2020. Les Québécois ont été nombreux à découvrir ou redécouvrir le fleuve lors de la pandémie de Covid-19.
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En effet, l’est du Québec a vu affluer vers ses plages et ses espaces naturels de nombreux visiteurs. Certains comportements (camping sauvage sur les plages,par exemple) ont défrayé les unes des médias. Par contre, une analyse plus fine nous a permis de souligner que la mobilité touristique, tronquée par la pandémie de Covid-19, a amené des imaginaires et des pratiques touristiques différents, voire divergents à se côtoyer dans les mêmes espaces.

Campeurs au Rocher percé, en Gaspésie. L’afflux de touristes en Gaspésie, à l’été 2020, a créé des tensions entre les estivants habitués aux stations balnéaires du sud et ceux qui préfèrent les plages sauvages et non aménagées.
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Ainsi, les estivants habitués aux stations balnéaires de la Nouvelle-Angleterre et des Maritimes, mais aussi ceux qui fréquentent les destinations soleil en été, se sont rabattus sur les plages de l’est du Québec, principalement celles de la Gaspésie. Ces plages n’avaient pas, ou peu, d’activités de type balnéaire. Les plages gaspésiennes sont sauvages et peu aménagées, lieu de rencontre entre résidents et visiteurs, au hasard des promenades. La froideur de la mer incite peu à la baignade, sauf pour les plus braves.

C’est ainsi qu’un conflit d’imaginaire s’est exprimé, conflit qui s’étend aussi à la matérialité des lieux, car les infrastructures sur place ne peuvent répondre aux attentes des voyageurs qui investissent les lieux avec leurs pratiques.

Quel tourisme sur les berges du Saint-Laurent ?

L’inscription d’une collectivité dans un développement touristique tourné vers le large, fortement saisonnier et associé à une mobilité de la main-d’œuvre et des entreprises, peut être réussie, mais pas nécessairement viable pour la population résidente.

Ainsi, le tourisme crée des espaces dé-territorialisés de leur milieu d’accueil, re-territorialisés autour des besoins et des fantasmes des visiteurs qui investissent physiquement et symboliquement les lieux.

Cette tendance à la déconnexion des espaces touristiques est documentée depuis longtemps, plus particulièrement dans la production d’espace de consommation à finalité d’accumulation de capital. Le tourisme devient une source d’enrichissement pour une minorité, parfois même au détriment de la qualité de vie de la majorité résidente.

La mairesse de Percé, Cathy Poirier, a dénoncé cette situation : « On veut voir des lumières allumées en hiver ». En 2021, la ville de Percé a ainsi adopté une loi interdisant la transformation de maisons familiales en logements touristiques saisonniers.

Le rocher percé et la petite ville, sous la neige
La petite ville de Percé et son rocher, l’hiver. La Ville a interdit la transformation de maisons familiales en logements touristiques saisonniers afin que des résidents puissent y vivre à l’année.
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Un sentiment d’expropriation anime les populations résidentes qui voit les visiteurs passer et les retombées suivre le même chemin. Visite qui consomme la carte postale sans s’inscrire dans le territoire pendant que les pointes de saisonnalité accaparent l’espace et font disparaître les autres services nécessaires dans les creux hivernaux.

Le Saint-Laurent, malgré sa permanence comme ressource et attrait touristique, reste dans une relation dynamique, avec des tensions sociales et environnementales. Elles dépassent le tourisme et appellent à mettre les dynamiques touristiques aux cœurs des réflexions sur le développement et les aspirations des collectivités riveraines.

The Conversation

Dominic Lapointe a reçu aux fils des ans des financements du CRSH, du FRQ-SC, CRDT et de l'UQAM.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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