nyonstourisme.com
Image default
Tourisme

Giverny, ce village devenu décor

Notez cet article


Plan de Giverny. Dominique-hermier.com www.dominique-hermier.com

Giverny, petite commune de l’Eure, est un lieu touristique présentant des caractéristiques remarquables. D’abord, il s’agit d’un endroit éminemment célèbre pour son jardin, celui qui a tant inspiré l’œuvre de Claude Monet. Ensuite, ce jardin, soumis aux contraintes des floraisons, est extraordinaire, car reconstitué d’après tableau, ce qui peut conduire au risque de ne plus y voir qu’un décor impressionniste minutieusement reconstitué.

Giverny, un tout petit village

Giverny est un village de l’Eure qui compte 512 habitants et où circulent chaque année de 500 à 700 000 visiteurs. Pour ne rien arranger à cette disproportion, les lieux à visiter se trouvent concentrés dans la rue principale du village dont la longueur ne dépasse pas les 500 mètres.

Rue Claude Monet en été. Giverny, 2016.

Cette rue principale, initialement « La Grande rue », rebaptisée rue Claude Monet peu après sa mort, est le point nodal du village. Qualifiée de manière ironique « d’autoroute à touristes » par Michel Bussi dans son livre Nymphéas noirs, elle va des jardins de Monet, à l’Église Sainte-Radegonde, en passant par le musée des impressionnismes, la Maison du Tourisme et l’hôtel Baudy.

Peu d’excursionnistes vont au-delà, constat que déplorent les habitants et les élus qui souhaiteraient faire découvrir autre chose de leur village et ainsi le désengorger. « Les gens vont directement à la maison et aux jardins sans visiter ce qu’il y a ailleurs, alors on essaie de les inviter un peu plus loin, même à 500 mètres, ce serait bien » (entretien, responsable de la Maison du Tourisme Normandie-Giverny, 8 août 2016).

La gestion des flux touristiques devient chaque année, pendant près de six mois, la problématique majeure des professionnels de la culture, des élus locaux et des Givernois. Pour ceux­-ci, l’afflux touristique présente de nombreux désagréments : ils ont des difficultés en haute saison à circuler dans la rue Monet, ils trouvent des touristes installés pour pique-niquer dans leur jardin ou sonnant à leur porte avec les demandes les plus saugrenues… De plus, si certains commerçants bénéficient de ces nombreux visiteurs, cela ne concerne pas la majorité des habitants.

En effet, la visite de Giverny peut s’effectuer en une demi-journée, une journée tout au plus, ce qui n’offre pas la possibilité de développer beaucoup d’infrastructures touristiques. Au contraire même, les habitants payent pour des aménagements liés aux activités touristiques qui se font au détriment d’autres travaux dans la commune. Et comme si cela ne suffisait pas, les givernois ont souvent la sensation d’être considérés comme d’amusants figurants par les visiteurs qui les prennent en photo comme s’ils ne faisaient qu’apporter un peu de vie au paysage.

Enfin, toute cette activité est saisonnière, car ce que l’on vient voir à Giverny, c’est un jardin. En hiver, le village est désert. Les plantes attendent le printemps, la maison de Monet et ses jardins sont fermés, comme les commerces, la boulangerie ou même le distributeur automatique.

Rue Claude Monet en janvier. Giverny. 2018.

Les liaisons en car avec Vernon sont interrompues. C’est toute la commune qui se fige, offrant un contraste saisissant avec la saison estivale.

Giverny est avant tout un jardin

La vision romancée – et forcément orientée – de Giverny transmise par les documents qui lui sont consacrés comme par les outils de communication (le Festival Normandie Impressionniste ou encore le train de l’impressionnisme), associée à la réalité d’un village-jardin, favorise la construction d’une imagerie extrêmement précise.

Lorsque l’on interroge le maire, le responsable de la Maison du Tourisme ou des écrivains ayant situé leur roman à Giverny sur les valeurs associées au village, sans surprise, les qualificatifs liés à la nature, et non à la peinture, font florès : « havre de paix », « destination bucolique », « calme », « jardins ». Monet, sa peinture et ses tableaux ne sont finalement évoqués que dans un second temps.

D’ailleurs, à aucun moment – lors de la visite de la maison de Monet ou sur les supports de communication de la Fondation – n’est fait mention explicitement de l’absence d’œuvres originales de l’artiste à Giverny. Certes, des « feuilles de salle » sur lesquelles est précisé laconiquement que les originaux se trouvent ailleurs et que les estampes ont été remplacées par des fac-similés sont mises à disposition des visiteurs, mais elles sont très peu lues notamment en haute saison en raison de la densité des visiteurs.

Les publics contemplent donc des copies d’œuvres de Monet, les tableaux des impressionnistes sont loin, la grande majorité se trouvant à Paris (musée Marmottan Monet, musée d’Orsay, musée de l’Orangerie).

Salle de reproductions des tableaux de Claude Monet. Maison Claude Monet.

Que les touristes soient ou non avertis de ces faux-semblants, cela n’a finalement que peu d’importance dans l’expérience de visite. L’illusion ne rompt pas le charme et ne modifie pas les comportements habituels : contemplation, exclamations, photographies, etc. Car ce qui est important à Giverny, ce ne sont pas les œuvres de Monet mais l’atmosphère dans laquelle il produisait au début du XXe siècle.

Il ne s’agit pas non plus d’une forme de tourisme de mémoire ou de recueillement comme on peut le rencontrer par exemple lorsqu’on visite la maison natale d’un écrivain de renom. Même si la tombe de Monet peut être un lieu de visite, c’est rarement un passage obligé. D’ailleurs elle n’a rien d’extraordinaire, est étonnamment peu fleurie et la plaque en est fendue.

Tombe de Claude Monet. Giverny.

L’attrait touristique premier repose donc sur la reconstitution d’une époque, dont l’essence est à puiser dans les tableaux de Monet.

Un jardin d’après tableau

Autrement dit, il s’agit de créer un paysage d’après tableau, comme le précise un des responsables de la Maison du Tourisme Normandie-Giverny : « Le jardin est construit dans les règles de la peinture et non de la botanique. Les jardiniers travaillent en fonction des tableaux de Monet pour essayer de retrouver les mêmes teintes de couleurs » (entretien, 8 août 2016).

Un des anciens jardiniers de Giverny, James Priest, raconte « Parfois, des gens pleurent d’émotion en entrant dans le jardin, comme devant une toile de l’artiste, sans doute ». En ce sens, espace idéel et espace matériel se nourrissent l’un l’autre au point de se confondre. En témoigne la déclaration de Renée Bonneau, auteure de Nature morte à Giverny : « Le jardin de Monet est une œuvre d’art » (entretien, 30 janvier 2018). Cet item est très souvent repris et ce depuis le XIXe siècle.

Monet avait souhaité que ses « grandes décorations » permettent au public de s’immerger dans son œuvre. Aujourd’hui, les jardins reconstitués à Giverny permettent aussi cette immersion dans ce qui a servi de modèle aux œuvres. Pour le peintre, ses tableaux devaient permettre de se croire dans un jardin, le jardin aujourd’hui donne l’impression d’être dans un tableau.

Au-delà des jardins de Monet, l’ensemble du village parie sur les fleurs : on en trouve devant le musée des impressionnismes, on peut visiter le jardin du restaurant Baudy après un dîner sous les ramures, les rues, les jardins des habitants, les quelques friches montrent une profusion de fleurs.

Jardin de l’hôtel Baudy. Giverny.

On voit même parfois des touristes d’un jour planter quelques bulbes au bord des chemins. L’impression de décor peut saisir et fait d’ailleurs l’objet de nombreuses critiques. La machine à fabriquer des bulles installée l’été 2016 dans la rue Claude Monet illustre parfaitement cette difficulté à maintenir un juste équilibre : « Il y a eu des critiques sur le site tripadvisor concernant les bulles de savon soufflées rue Monet. On nous demandait jusqu’où nous allions aller pour ressembler à Walt Disney » (entretien, Claude Landais, maire de Giverny, 8 août 2016).

Chrisine Closs, qui vit depuis 30 ans à Giverny, fait dire aussi à l’un de ses personnages dans Meurtres en série à Giverny : « Ah, la Fondation ! Cette pieuvre tentaculaire qui s’approprie toutes les maisons du village, qui a décidé de transformer Giverny en parc d’attractions, qui a semé la discorde, les rancunes, les jalousies au fur et à mesure de son emprise. Le jardin est devenu clinquant, loin des nuances imaginées par l’œil de l’artiste. S’il le pouvait, l’administrateur ferait pousser les fleurs en hiver, histoire de faire le plein toute l’année de devises. »

Finalement, qu’est-ce que Giverny aujourd’hui ? Les personnes que nous avons interrogées mettent toutes l’accent sur l’importance des jardins de Monet plus attirants finalement que le peintre lui-même quitte à faire de ce jardin une œuvre d’art à part entière.

C’est cette œuvre que l’on vient admirer, le reste du village n’étant plus qu’un cadre travaillé pour la mettre en valeur. Giverny, entre village et décor, semble depuis longtemps s’être transformé en écrin faisant de ses habitants, consentants ou non, de simples ornements.

The Conversation

Las personas firmantes no son asalariadas, ni consultoras, ni poseen acciones, ni reciben financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y han declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado anteriormente.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

A lire aussi

Tourisme et pandémie en Europe : les campagnes de pub se réinventent

adrien

Tunisie : l’entrepreneuriat dans le tourisme saharien n’est pas encore un relais de croissance durable

adrien

Combattre la saturation de nos économies, enjeu de l’après Covid-19

adrien

SpaceX : vers une nouvelle ère de la conquête spatiale

adrien

Tourisme spatial : quand les plaisirs de quelques-uns polluent la planète de tous

adrien

Les musées post confinement : vers de nouvelles pratiques ?

adrien